Beast
House
Cette maison a toujours fait parler, parfois
en bien mais souvent en mal. Pour une raison
obscure, elle projette une sensation indéniable
de malaise. Une espèce d'angoisse irrépressible
et soudaine qui nous submerge violemment comme
un haut le cœur. Bref, les gens en ont
peur. Pourtant, rien dans sa physionomie justifie
un tel sentiment. En effet, il s'agit d'une
demeure comme on en retrouve dans toutes les
villes, ni plus ni moins.
Certains seraient porter à dire que tous
les malaises se rattachant à la maison
proviennent de son histoire; une espèce
de mémoire collective. Bien que son passé
soit entaché de sang et des pires atrocités,
je peux vous certifier qu'il n'en est rien.
Moi qui suis arrivé dans cette bourgade
il y a cinq ans à peine, je ne connaissais
strictement rien de cette réputation
morbide lorsque je l'ai aperçue pour
la première fois.
Ma femme et moi marchions tranquillement lorsque,
avant même de l'apercevoir, mon esprit
fût assailli par des images d'une atrocité
indicible. L'esprit tendu, le regard exorbité
tel un nageur qui vient de comprendre qu'il
va se noyer... j'ai regardé, ma femme.
En l'espace d'une fraction de seconde, je l'ai
vu mourir cent fois de ma main et ce, de manières
plus sordides les unes que les autres. Mes jambes
ont cédé devant le poids de l'horreur
et de la culpabilité. C'est au moment
où mes genoux se sont écrasés
sur le béton du trottoir que je l'ai
aperçue pour la première fois.
Elle se trouvait debout, immobile, derrière
le verre de la fenêtre du salon. Une fillette
d'une dizaine d'années, les cheveux noirs,
de grands yeux noirs impassibles et mauvais,
me fixait d'un demi sourire presque sadique,
comme si elle comprenait mon mal et s'en réjouissait.
Quatre jours plus tard, je faillis m'étouffer
avec mon café en voyant une photo de
la maison en première page du journal.
« SUICIDE SORDIDE À LA MAISON DE
L'HORREUR » semblait hurler la une du
quotidien. En effet, il s'agissait d'une bien
triste histoire. Tous les membres de la famille
s'étaient suicidés et, comme si
ce n'était pas suffisamment troublant,
chacun s'était apparemment ouvert les
veines dans une pièce différente
de la maison, en un espèce de rituel
sanglant.
Au bas de l'article, une phrase attisa définitivement
ma curiosité. « En aura-t-on jamais
fini d'empiler les morts de l'horreur? ».
Empiler les morts de l'horreur? Il ne me fallu
pas plus longtemps pour déterrer les
cadavres, se rattachant au 1175 rue Courtemanche.
Vingt-quatre cadavres au total, étaient
répertoriés à la morgue
municipale de Magog. Le premier mort connu était
un maçon du nom de Pierre Poulain. En
1985, lors de la construction du bâtiment,
l'homme fut enseveli sous trois tonnes de béton
dans un mur de la fondation. Il fut découvert
lors du démoulage. Seul son menton, son
nez et une main tendu en une sordide demande
à l'aide, perçait le mur de béton
solidifié. Six mois plus tard, un homme
s'enleva la vie avec sa tondeuse à gazon.
L'individu s'était apparemment sectionné
la main droite et était mort au bout
de son sang. Une femme s''était immolée
vivante sur un buché dans la cours arrière
en 1987. Et c'est ainsi qu'au fil des ans, incidents
après suicides, les cadavres s'étaient
empilés, jusqu'à ce fameux suicide
collectif.
Ensuite, la maison fut définitivement
abandonnée et sombra dans un coma de
négligence et de putréfaction.
Graduellement, la façade du bâtiment
fut envahie par les mauvaises herbes, le regard
porté par les fenêtres devint livide,
la peinture des lattes de bois éclata
tel les doigts d'une main racornie. La maison
entière sembla se recroqueviller sur
elle même tel l'esprit d'un schizophrénique
en état de crise. La maison était
en train de mourir, elle ne pouvait plus tuer.
Par contre, les ragots et les rumeurs ne cessèrent
jamais. Au contraire, aux histoires d'horreur
habituelles, s'étaient maintenant greffées
des allusions de maison hantée et de
revenants. Certains prétendaient entendre
hurler dans la nuit noire, d'autres encore juraient
apercevoir des gens les regardant par les fenêtres.
Puis du jour au lendemain, sans que personne
ne s'en aperçoivent, la maison fût
complètement restaurée, effaçant
ainsi en une nuit six ans de négligence.
L'image était étrange: tout avait
été restauré exactement
comme à l'été 2003 et ce,
à un point tel qu'on avait l'impression
de revenir dans le passé. Et si ce n'était
que je craigne de passer pour un fou, je jurerais
que les deux énormes sapins jouxtant
la maison de part et d'autre semblaient avoir
retrouvé leurs tailles d'antan.
Depuis ce jour, tout est d'un calme plat à
cette adresse. On ne voit jamais personne entrer
ou sortir de la demeure, on ne voit aucune ombre
se faufiler derrière les fenêtres,
aucune poubelle n'est jamais mise au chemin,
rien, pas le moindre signe de vie. Comme si
la maison était toujours inhabitée.
Mais moi, je crois que ce calme est trompeur
et que le pire est encore à venir. Je
crois que dans les entrailles même de
la bête, dans un secret des plus absolus,
se déroulent les pires atrocités.
Dites-moi quelle personne saine d'esprit voudrait
s'approprier un endroit qui noirci le cœur
et pousse les gens aux pires atrocités?
De plus, d'étranges choses se passent
en ville depuis cette nuit fatidique. Vous pouvez
me traiter de paranoïaque si vous voulez
mais je ne peux pas croire que tous ces évènements
ne soient pas liés entre eux. Premièrement,
des lueurs étranges flottent au dessus
de la ville, telles de grotesque aurores boréales
et une écœurante odeur toxique semble
émaner des moindre coins sombres. Cette
semaine un chat à deux têtes, chacune
fixées aux extrémités d'un
corps difforme, fut découvert, agonisant
sur une bouche d'égout au bas de la rue.
Un couple nu et complètement désorienté
fut aperçu, déambulant en plein
cœur du centre-ville. La moitié
inférieure de leur corps étaient
complètement éventrés et
leurs tripes trainaient grotesquement derrière
eux, comme les ornements d'un mariage funeste.
Des oiseaux, sans raison apparente, se précipitent
aveuglement sur les façades des immeubles
avoisinant ou tombent simplement du ciel, raides
morts. Certaines personnes ont rapporté
que leurs dents se déchaussent sans raison
apparente ou encore s'effritent comme de la
craie. Et encore, je ne parle que des symptômes
physiques apparents. Ce n'est rien à
côté de ce que je ressens dans
mon cœur. Je crains d'être sur le
point de perdre l'esprit et j'ai peur de moi-même.
Hier, une pancarte toute simple d'un blanc immaculé
portant la mention « Porte ouverte, 31
octobre » est apparue sur le terrain.
Si vous voulez mon avis, refusez l'invitation.
Auteur : Erick Bissonnette